un pas à la fois… un pas à la foi

C. Inglés 5 – Hospital de Bruma à Sigüeiro

Mon livre-guide indique qu’on peut rejoindre directement Santiago à partir d’Hospital de Bruma même si la distance est de 40 km car le terrain n’est pas trop accidenté. Ou on peut décider d’arrêter à Sigüeiro après 24 km. Mais pourquoi donc hâter l’arrivée quand le Chemin est si riche?

Aaaaahhh! Une borne contradictoire…

La coquille indique d’aller à droite, la flèche de se diriger plutôt vers la gauche. Hhmmm… Que faire? Par cette drôle de coïncidence, c’est comme si le Chemin suggère de faire une pause avant l’arrivée à Santiago. OK, arrête de faire bouger les pattes et savoure le moment présent, l’instinct présent. Je retrouve cette ambivalence que j’avais éprouvée sur le Camino Francés l’an dernier à quelques km de la destination. Je ne veux pas que ça se termine trop vite… C’est une période privilégiée que je m’accorde en entreprenant un pèlerinage et il y a de nouveau cette année une nostalgie de la voir arriver à un terme. À un terme, pas à son terme. C’est que je sais maintenant que les effets d’un tel pèlerinage se poursuivent pendant longtemps. Mais pas trop vite le terme quand même! J’opte finalement pour la gauche. C’est le bon choix. Il n’y avait pas de squelettes en face de la borne en passant.

Je dois revenir au début de la journée et mentionner le jus d’oranges du déjeûner. Ça, j’avais hâte de le retrouver. L’Espagne bénéficie d’un climat propice aux orangers et il n’est pas rare d’en apercevoir quelques uns dans les cours des maisons. Plusieurs bars/restos offrent le zumo de naranja natural et ont la même machine à jus qui semble dater des années 50: panier en haut pour les oranges, mécanisme tournant qui en extrait le jus au milieu, bec verseur en bas. D’une simplicité rudimentaire mais qui produit un nectar qu’aucune bouteille de jus ne peut reproduire. C’est un r-é-g-a-l… Grand sourire 😁

Il pleut lorsque je mets les bottes dehors et les conditions météos s’annoncent comme hier: passages nuageux avec averses intermittentes, température entre 15 et 20 degrés. Ce sont des conditions idéales pour la marche, excepté pour la pluie. C’est que ce n’est pas une petite bruine; il pleut dru pendant quelques minutes puis ça passe généralement, mais après que je sois trempée jusqu’aux os si je ne me protège pas. C’est donc une journée de mise de manteau et d’enlevage de manteau car trop chaud quand il ne pleut pas. Jusqu’à ce que je pense à passer mes bras dans l’ouverture sous mes aisselles. J’ai l’air un peu bizarre de prime abord avec mes manches volantes mais le look pèlerin s’affiche ainsi dans le naturel de ce qui fonctionne pour l’instant. Très in en fait et en adoptant une moue boudeuse, je suis prête pour les plus grands défilés de mode 🙂

La pluie cesse donc bientôt et je m’arrête près d’une maison pour enlever mon manteau. Des aboiements de chien soulignent bientôt ma présence et comme je m’apprête à reprendre la route, un monsieur apparaît et me dit quelque chose en espagnol. Au début, je pense qu’il veut m’indiquer de débarquer de son terrain, même si je n’y suis qu’à une couple de mètres à l’intérieur, mais non, il m’indique que je peux cueillir une prune à son prunier! Eh bien! Pour une deuxième journée de suite, une personne m’offre des fruits tout à fait gratuitement. Il détourne la tête lorsque je me confonds en remerciements et m’offre plutôt d’en prendre plus! Je repars avec quatre et il trouve que ce n’est pas assez. Ah les trésors que l’on cueille sur ce Chemin.

Les prochains km me font rencontrer un monstre:

La bête du J’ai-vos-dents…

OK, pitoyable tentative d’humour dans une comparaison trop facile avec la bête du Gévaudan sur la voie du Puy-en-Velay en France. Au 18e siècle, une série quand même assez importante de meurtres est attribuée à une bête qui attaque les gens pas loin du Chemin de St-Jacques d’alors. Ce qui l’entoure est fait de légendes mais une tradition veut que ces attaques sont organisées par une région voisine afin de faire peur aux pèlerins et les attirer dans leur patelin, pour bénéficier des retombées économiques de leur passage. Les attaques cessent éventuellement et je ne sais pas si le Chemin a bel et bien changé d’itinéraire…

C’est sûr qu’on doit se loger et se nourrir mais je ne peux pas dire que je me sente exploitée comme pèlerine. Les prix sont abordables et l’hospitalité très comme il faut. Parfois il n’y a que l’essentiel, parfois on tombe sur une mine d’or, comme aujourd’hui. Mais j’y reviendrai plus tard.

Se nourrir. Pour une des rares fois, j’éprouve la faim vers l’heure de dîner. D’habitude, je n’ai pas faim quand je marche. Je me force à manger car c’est plus que nécessaire mais j’en ai habituellement trop. Aujourd’hui, j’arrive au resto de Calle de Poulo sous la pluie et avec l’estomac qui gargouille. Je regarde le menu et commande un cola cao con leche (un bon vieux chocolat chaud), un pâté de thon et des pommes de terre aïoli. Je garde de ces dernières un souvenir tellement succulent de la fois où je les aies dégustées en Aubrac, pas loin de la bête du Gévaudan justement. Une bonne purée de pommes de terre, mélangée avec de l’aïoli, qui donne une consistance “liée” absolument délicieuse. J’en ai l’eau à la bouche en attendant, c’est l’aliment parfait pour me réchauffer et me sustenter par cette journée pluvieuse. Quelle n’est pas ma déception quand je vois arriver une assiette de frites avec une sauce aïoli répandue dessus.

Regrettable plat…

Et là, je fais une erreur. Je les mange. Parce que j’ai faim, parce que je les ai commandées, parce que je vais les payer… J’aurais dû les payer et en faire mon deuil et les laisser là. Oh que la marche de l’après-midi est pénible suite à ces frites. Autant j’avais de l’énergie hier, autant j’en manque aujourd’hui. J’en ai même mal au coeur à un moment donné. Ouf, je ne ferai pas cette erreur de nouveau!

L’épisode du resto m’a quand même permis d’observer deux co-pèlerins hommes, avec qui j’ai joué au slinki le matin. Je les dépasse durant une de leurs pauses, Hola! Buen Camino!, je prends une pause, ils me dépassent, Hola! Buen Camino! et ainsi de suite. Ils s’attablent non loin de moi et ont l’air de deux bons vieux amis qui se connaissent depuis longtemps. Ils n’éprouvent pas le besoin de parler tout le temps et lorsqu’ils le font, c’est très cordial. Ils me font penser à deux autres hommes que j’avais croisés sur le Camino Francés l’an dernier et je me demande ce qu’ils sont devenus. Je ne sais pas. On n’a pas échangé nos adresses de courriel. Mais je me souviens d’eux et espère qu’ils vont bien. J’espère aussi que ces deux compagnons iront bien et que de belles fleurs intérieures continueront à s’épanouir à leur retour chez eux suite au pèlerinage.

Eh bien je reprends leeenteeemeeent la route et ressens le besoin de m’arrêter de plus en plus fréquemment. À une de ces pauses, deux petits chiens viennent me voir. C’est rare car d’habitude ils jappent et se tiennent loin, effarouchés. Peut-être est-ce parce que mes bâtons et mes jambes sont soulevées sur le banc? Ils approchent lentement et un des chiens accepte de se faire flatter. Il ferme les yeux de contentement et j’en fais presqu’autant, toute mon énergie étant encore occupée à digérer les fameuses frites (ç’a du bon en fait car je pense que ça m’a sevrée de cet aliment!) Je me relève avec efforts et repose un pied devant l’autre de plus en plus lentement on dirait.

Eh bien après la n-ième pause, j’aperçois enfin la ville de Sigüeiro en rejoignant le haut d’une butte. Ouf… Je suis soulagée qu’il ne soit pas trop tard. La ville est très accueillante pour les pèlerins. Je fais étamper ma créanciale au bureau d’information du Camino Inglés à l’entrée de la ville et indiquer l’endroit de mon hébergement. C’est directement sur le Chemin et sur quelle mine d’or je tombe pour ma dernière nuit. Bien situé, propre, grand, le déjeûner est fourni et il y a des fruits, craquelins, eau, thé, disponibles à volonté. Je pense que c’est le meilleur hébergement à date. Beau clin d’oeil!

Eh bien j’en suis là, dernière nuit avant l’arrivée à Santiago. Prévisions météo pour demain: de la pluie plus persistente. Peut-être que c’est préférable aux averses. Je vais prendre un bon déjeûner et chanter ultreïa e suseïa en repérant ma première borne de la journée.

Laisser fleurir les fleurs intérieures du pèlerinage

Les sens des pas

Vue: Apercevoir enfin Sigüeiro après un après-midi qui semble interminable.

Odorat: L’odeur de mes bas encore mouillés ce matin. J’en choisis d’autres pour la journée…

Goût: La boule au chocolat en cadeau de bienvenue à l’albergue. Tasse enfin les relents de frites.

Ouïe: Le joyeux concert de jappements de chiens (ils sont au moins 4) à la maison du monsieur au prunier.

Toucher: Le massage de pieds que je me donne à mon arrivée. Grande félicité après 57 km en deux jours.

L’essence des pas

Laisser fleurir les fleurs intérieures du pèlerinage.

petit manteau orange fluo

 

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