Je retourne enfin à la cathédrale d’Ávila, mon coup de coeur! Coup de coeur car je m’y sens étrangement bien.

Le monument funéraire du rôti
Cette cathédrale me laisse une impression de féminité… Tel que mentionné dans l’article Ávila 2, la construction de la cathédrale s’est échelonnée des 11e au 14e siècles; elle présente donc bien sûr des styles et matériaux différents et c’est la pierre utilisée aux tout débuts, dans la période romanesque, qui me donne cette sensation de féminité. C’est un grès sangrante, appelé ainsi car il est imprégné de fer donc tacheté de couleur rouille qui lui donne un effet chatoyant, ondulant du beige au rouge. Il provient de la carrière de La Collila, tout près d’Ávila.

La pierre sangrante en haut, les colonnes grises restaurées en bas.
Je suis la première à l’ouverture des portes à 10h et, les Espagnols n’étant pas des lève-tôt, j’ai l’enceinte pour moi toute seule pendant de nombreuses minutes. Le Messie de Handel joue en sourdine et les effets du soleil à travers les vitraux sont comme une cachette aux trésors à chaque détour.

Différence dans les vitraux
Certains vitraux sont très colorés, alors que d’autres, leur faisant parfois face, sont plus ou moins monochromes blanc/bleu ou carrément blanchâtre. Intentionnel ou contrainte budgétaire? Intentionnel je crois. L’effet bleu est superbe en arrière-plan de l’avant-choeur en tous cas:

Trascoro (avant-choeur) du 16e siècle, finement sculpté
J’aime la sobriété de l’ensemble et bien qu’il y ait un bon nombre de sépultures sur les côtés, ce n’est pas trop chargé. Peut-être est-ce pour bien laisser la place d’honneur au rôti.
La première photo de l’article montre le sépulcre d’El Tostado (qui se traduit bel et bien par Le rôti!), surnom donné à Alonso Fernández de Madrigal, évèque savant d’Ávila du milieu du 15e siècle. Le sobriquet évoque le métier de laboureur de son père, qui lui laisse une peau basanée… son fils en a hérité et c’est resté pendant six siècles! Le sépulcre est gigantesque mais le tout reste de bon goût et supplante même le retable de la Transfiguration derrière le maître-autel comme oeuvre d’art de l’endroit. À mon humble avis 🙂

Détails d’un des panneaux gauches du sépulcre
J’interromps ma visite personnelle après une heure de sniffage et me dirige vers le bas de la tour pour la visite guidée en espagnol. Ces visites valent souvent la peine, ne serait-ce que pour permettre l’accès à des endroits autrement interdits. Aujourd’hui, c’est une petite tribune à l’arrière de la nef qui offre un point de vue à la hauteur des yeux de deux petits anges sonnant des cloches:

Ah, c’est de là que provient l’annonce des heures!

Ils veillent à un éventuel grain…
Ceux qui ont les yeux aguerris auront peut-être remarqué que le mur ne semble pas tout à fait droit. Vous avez raison. Je manque l’explication quant à savoir si ce phénomène est voulu ou le résultat du temps, le guide parle avec une volubilité de meneur d’encan, mais comprends que la cathédrale ne risque pas de s’effondrer. Les deux petits anges y veillent 🙂
Puis nous montons et montons un escalier hélicoïdal pour aboutir au niveau des cloches. Surdité assurée si elles se mettent soudainement à danser. Elles ont chacune leur nom, tradition oblige, mais je suis désolée de n’en avoir retenu qu’une seule, la cloche Nuestra Señora de Sonsoles. Je me demande si elle sonne au lever du soleil?

Coîtes pour l’heure
Leur fonctionnement est toujours mécanique et il m’est très difficile de me tenir à côté d’une des cordes sans la tirer. Seule la compassion pour les oreilles de mes collègues visiteurs m’en empêche. Je suis facilement délinquante quand il s’agit de faire sonner des cloches…
Un peu comme les maisons de gardiens de phare au Canada, les sonneurs de cloches d’antan ont leurs quartiers tout près, dans la tour. Quand même très spacieux, ce petit appartement comporte deux chambres, une salle à manger, un salon, une salle d’eau et une grande cuisine. Très confortable. Le mécanisme n’est pas électrique donc ce n’est pas cette modernité qui a chassé les sonneurs mais plutôt les cordes, qui ont remplacé les maillets. Hmph. Ce dut être triste d’avoir à quitter cet emploi. J’imagine la Confrérie des sonneurs cherchant à engager des souris mangeuses de coton ou de fibre de sisal… 🙂

Vue de la tour sur la plaine environnante et les débuts de la chaîne de montagnes de la Sierra de Gredos au loin
Nous finissons par redescendre hélicoïdalement (!) dans l’autre sens et mes oreilles internes retrouvent une certaine horizontalité. Le groupe se sépare et je poursuis de mon côté vers la superbe sacristie, où j’aperçois cependant une autre menace potentielle à l’équilibre:

Eau bénite, eau, vin?
L’audio-guide ne mentionne pas la fonction de ce triple-robinet. Mais il se trouve dans une sacristie. Eau bénite, eau, vin? Ça me fait évidemment penser aux robinets du vignoble Bodegas Irache peu après Estrella sur le Camino Francés du Chemin de Compostelle. À ceux qui contemplent entreprendre ce pèlerinage, c’est un arrêt que vous allez apprécier.
Puis c’est le musée de la cathédrale et le cloître. Tous les deux valent la peine de bien les explorer. Pièce maîtresse du musée:

Ceci est un ostensoir
Sans oublier, bien sûr, la Sainte et une représentation de l’épisode de la Transverbération mais l’angle pour la prise de photo n’est pas très bon. Similairement pour le cloître, dont le côté ouvert grillagé empêche malheureusement de bonnes prises de vue. C’est carré, calme et vert 🙂 De retour à Thérèse, je termine avec une pièce qui lui est particulièrement chère:

La Virgen Maestra de Thérèse
C’est devant cette sculpture que la jeune Thérèse de 12 ans, qui vient de perdre sa mère, demande à la Vierge Marie de la remplacer.
Les sens des pas
- Vue: Le soleil qui crée des oeuvres d’art mobiles en jouant à travers les vitraux en début de journée
- Odorat: L’absence d’odeur d’encens dans la cathédrale
- Ouïe: Le Messie de Handel et pièces suivantes en sourdine à la cathédrale
- Goût: Le plat de fèves vertes que j’affectionne au séminaire pour dîner
- Toucher: Le bois des charpentes du toit de la cathédrale, vieux de plusieurs siècles
L’essence des pas
Dans le choeur d’une cathédrale, plusieurs prières nous contemplent
Clin d’oeil furtif de la journée

Papa!
petit manteau orange fluo