Quel-le jour-née… 2!
Eh bien moi qui pensais que la journée d’hier ne pouvait être surpassée…

Le lac Sevan, avec le monastère Sevanavank au loin sur la droite
Le tout débute par une messe à St-Grégoire de Narek. C’est agéable de retrouver un endroit familier, nous qui allons de nouveauté en nouveauté. Je cherche du regard la dame syrienne d’avant-hier mais elle ne s’y trouve pas ce matin. Puis nous disons au revoir à Erevan et notre cher mont Ararat (ce n’est qu’un au revoir car nous nous reverrons en fin de parcours) et nous dirigeons vers le nord du pays. Première destination, le lac Sevan.
Plus grand lac de l’Arménie actuelle, il est situé à 6400 pieds. Erevan étant à 3250, la route qui y mène est donc une pente assez constante. Nous pénétrons pour de bon dans la chaîne du Petit Caucase et la beauté des paysages nous empêche de dormir durant le trajet d’une heure. En effet, bien que nous ayons dépensé une bonne dose d’énergie avec la randonnée d’hier, nous subissons encore les effets du décallage horaire (l’Arménie a 8 heures d’avance par rapport à nous) et le sommeil n’est pas toujours au rendez-vous. On ne le reprendra pas ce matin!
Les montagnes, donc. C’est ce que j’appelle une mer de montagnes car elles se présentent vague après vague. Herbues mais non boisées en général, le regard peut porter loin. Quelques moutons ici et là, des chevaux. Pas vu de vaches, elles se réservent pour plus tard. Certaines cîmes arborent encore un peu de neige… des rivières se laissent deviner dans le creux des villages, c’est captivant.
Nous arrivons enfin au lac Sevan et mes yeux canadiens apprécient de voir un plan d’eau. La couleur du lac est supposée changer selon les conditions des nuages qui le surplombent et c’est d’un beau gris pour l’instant 😊 Le panorama est très beau cependant et à un moment donné, une presqu’île chapeautée de quelques clochers force notre admiration. On fait immédiatement abstraction des bâtiments plus modernes qui nous entourent et on se retrouve au Moyen-Âge. Un grand sourire s’installe sur mon visage lorsque notre minibus s’y dirige!
Le monastère de Sevanavank nous salue. Quelques 200 marches nous font grimper à son niveau et le paysage environnant nous laisse bouche bée. L’explication de notre guide sur trois khatchkars exceptionnellement détaillés nous permet de souffler en montant et c’est dans un état réceptif particulièrement éveillé que nous atteignons l’église principale. Des chants commencent à se faire entendre…
Quelle n’est pas notre chance, une messe de rite arménien apostolique vient de commencer! Il y a du monde mais on arrive à se faufiler à l’intérieur. C’est tout petit donc on est quand même très près du choeur surélevé. Là mes sens sont complètement interpellés par ce qui se passe.
L’odeur d’encens devrait être suffocante mais ne l’est pas. Les chants trop forts mais ne le sont pas. Toutes les robes et objets liturgiques trop agressants mais ne le sont pas. L’odeur de l’encens est tellement forte que je la goûte. Ça ne me dérange pas. Nous sommes tassés comme des sardines, mon espace est envahi de tous côtés, je n’en ai cure. J’accueille et accepte cette invasion… Who am I kidding? Je n’accueille ni n’accepte, je suis subjuguée.
L’encens nous ennuage et les officiants continuent d’en ajouter. Il y a sept officiants, tous richement drapés et ils tiennent différents objets. Ils évoluent dans une chorégraphie bien orchestrée, un ballet liturgique. C’est hypnotisant. Les officiants, tous hommes, chantent à l’unisson, fortement. Un choeur féminin leur répond comme dans une sonate. Je les aperçois enfin, dans le petit transept de droite. Elles portent toutes un foulard sur leur tête. Le tout est accompagné d’un orgue. Aucune idée où il est. À l’occasion, un homme ou une femme chante solo, puis un passage plus doux, murmuré, laisse place aux tintements d’une cloche qu’un autre officiant fait résonner tout près de moi. Toutes ces sensations me touchent profondément. Je me sens effleurée par le feu de l’intensité de la dévotion arménienne.
Le président de l’assemblée nous bénit régulièrement, le pouce par-dessus l’annulaire, symbolisant la terre, la Trinité et la victoire sur le mal. À un moment donné, un officiant touche avec un tissu la tête des personnes aux premiers rangs de l’assemblée puis celles-ci se retournent et débutent une chaîne d’accolade de personne à personne. C’est l’échange de la paix. Les paroles échangées en arménien se traduisent par “Le Christ s’est manifesté parmi nous” et la réponse par “Bénie soit la manifestation du Christ.” Bien que manifestement étrangers, nous n’y échappons heureusement pas. C’est très touchant et fait monter un sourire sur les visages de tout le monde.
Un peu plus tard, les gens se signent en touchant le sol. Une explication de notre guide arménienne me revient à l’esprit. On se touche le front, puis le sol, puis les épaules gauche et droite. Toucher le sol symbolise la descente du Seigneur aux enfers puis se relever debout sa résurrection. J’aime beaucoup.
Nous devons quitter avant la fin de l’office, qui se prolongera encore longtemps, mais avons la chance qu’une paroissienne locale nous aie pris d’affection; elle part chercher du pain à la réserve et nous fait communier d’avance. C’est apparemment fréquent. La réponse que l’on donne alors se traduit par “Je crois que ceci est un morceau de la présence du Seigneur tout-puissant”. Nous quittons physiquement l’église mais y resterons longtemps en esprit. Ouf!
Le dîner qui suit nous fait déguster de la féra, poisson du lac Sevan. On nous dit qu’il ne se trouve que là et dans le Lac Léman en Suisse. C’est très bon. Toujours que des commentaires positifs sur la nourriture.
Les nuages font place au soleil après le dîner et nous admirons effectivement un tout autre lac, dont le bleu tire sur le vert par endroit. Très joli. Nous reprenons la route et la digestion de notre repas sera un peu entravée par le transit vers l’activité de l’après-midi, une autre marche 😊 Si vous pensiez que les nids de poule d’Ottawa ou Montréal n’avaient pas de bon sens, les gens d’ici qualifient les leurs de nids d’éléphants et ils n’ont pas tort. 20 km nous prennent près d’une heure à parcourir. Nous nous enfonçons dans une forêt de feuillus de plus en plus dense et arrivons éventuellement au début d’un sentier. Bien qu’il fasse soleil, il a plu récemment et les chaussures des autres randonneurs nous renseignent que ce sera un peu boueux. Qu’à cela ne tienne. Nous posons un pas devant l’autre derrière un autre guide arménien, qui s’empresse de confectionner des bâtons pour ceux qui n’en ont pas. Il sait exactement où poser les pieds dans le sentier boueux et on est immédiatement en confiance. Nous quittons éventuellement toute forme de sentier et coupons à travers champs, en direction du monastère de Gochavank.
Bien que le soleil se cache de nouveau et que la pluie nous visite au cours des trois heures que prennent notre itinéraire, c’est une belle marche méditative et on n’entend souvent que le bruit des gouttes à travers les feuilles et nos pas. Les arbres s’ouvrent par endroits et découvrent des trésors pour les yeux. Vallons, montagnes nous font des clins d’oeil à travers la brume ici et là. Des fleurs tapissent le sol de la forêt et des champs. Comme hier, des vaches nous suivent en fin de parcours et je m’étonne de nouveau devant leur capacité à évoluer dans un sentier descendant plein de roches et de racines. Nous nous observons d’ailleurs mutuellement avec intérêt 🙂 Je ressens beaucoup de paix même si on est tous un peu transis à l’arrivée. Mémorable.

Nature enivrante en route vers Goshavank
Un autre rodéo puis notre hébergement à Dilidjan nous accueille, un hôtel 4 étoiles, superbe. Et il y a une piscine… oooohhhh, gros sourire 😁
Vue, ouïe, toucher, goût, odorat, essence des pas: la messe arménienne… et la marche aussi. Toute une journée pour nos sens et notre âme.
petit manteau orange fluo