Quel-le jour-née…
Le tout débute par une visite au monastère de Guéghard pour se terminer plusieurs heures plus tard par une randonnée de 5 heures au monastère de Havouts Tar, clou du pèlerinage jusqu’à présent…

Les croix se font écho à Guéghard
Le monastère de Guéghard se distingue par son nom, qui veut dire lance. Il aurait abrité la lance qui a percé le côté de Jésus, et aussi un morceau de l’Arche de Noé (tous les deux maintenant disparus). Il est aussi connu comme monastère rupestre dû à ses nombreuses petites cavernes creusées dans le roc qui abritaient des moines dans le passé. Elles sont bien sûr encore là et c’est bien impressionant de contempler le minuscule espace dans lequel quelqu’un décidait de passer sa vie. Hyper minimalisme avant l’heure. Très grande liberté avant l’heure.
Le monastère initial aurait été fondé aussi tôt que le 4e siècle mais les bâtiments actuels datent du 13e. Ils sont entourés de cavernes et le sentier qui mène à la plus grosse à l’arrière est inondé de petits foulards ou petits sacs de plastique (eh oui) qui font beaucoup penser aux drapeaux de prière tibétains en fait. Je vais me renseigner auprès de notre guide au sujet de leur signification exacte, j’ai oublié de lui demander. On retrouve aussi plusieurs khatchkars sur les lieux, ces croix à pierre qui sont des stèles rectangulaires en pierre sur lesquelle sont sculptées une ou plusieurs croix. Ils sont typiquement arméniens.
LA particularité du monastère pour nous ce matin n’est pas visuelle mais auditive cependant… une petite enclave ronde à la sonorité superbe est le théâtre de notre concert de chorale arménien. Ils commencent par le Notre-Père… ouf… on est immédiatement soulevés… ailleurs… puis les pièces s’enchaînent… une douleur résignée est perceptible dans ces chants, mais elle est accompagnée d’une supplication à Dieu. Les mots manquent pour décrire combien c’est magnifique. Je ne crois pas que des mots puissent rendre justice en fait. Ça touche profondément… On vole dans les monts qui nous entourent, on s’agenouille dans les intempéries et le vent mais on se relève, notre âme tournée vers Dieu… On devient un peu Arméniens avec ce concert…
Suite aux excellentes explications de notre guide locale, nous bénéficions de quelques minutes pour visiter à notre aise et après avoir fait le tour de ce que je voulais voir, mes pas me ramènent à l’amphithéâtre rupestre du concert… Dès que c’est libre de visiteurs, je ne peux bien sûr m’empêcher d’y chanter à mon tour 😁 Dans cet espace, les sons de la voix sont comme des prières qui s’élancent et s’évanouissent vers le ciel…
Avant de quitter, notre guide nargue notre estomac en dégustant ostensiblement une galette gata, typiquement arménienne. L’effet domino ne tarde pas et on se dirige un après l’autre vers les petits parasols qui les abritent. Les galettes ont 10-12 pouces de diamètre et un quart de galette coûte 500 drams, pas même 1.50$ canadien. Cet achat se révèlera providentiel plus tard. Les galettes sont fourrées d’une pâte d’amande sucrée, c’est vraiment délicieux. Bedon content 🙂
Vers la fin de l’avant-midi, notre messe est en plein air dans les ruines d’une église au milieu d’un village et mes co-pèlerins terresainteux souriront en apprenant que nous sommes accompagnés non pas d’un mais de dizaines de petits lézards, hi, hi, hi!!! Ils se promènent allègrement sur les murs et les pierres et on est quand même un peu surpris de les trouver ici car les températures hivernales descendent dans les -30. Ce sont des lézards résistants!
Nous assistons ensuite à la préparation du lavash, pain sans levain qui est particulièrement délicieux accompagné de fromage style haloumi et d’herbes fraîches. C’est supposé être en “appéritif” mais certains d’entre nous aiment tellement qu’ils en font presque un repas principal! Ce dernier suit et une viande hachée façonnée en forme de brochette nous est offerte. La nourriture est vraiment très bonne depuis le début, en abondance et on a hâte de bouger un peu! Notre souhait se réalisera bien vite, et ce au-delà de nos espérances.
Huit d’entre nous emboîtons effectivement le pas pour une marche “méditative” vers le monastère abandonné d’Havouts Tar, heureux de nous délier les pattes. Nous sommes accompagnés d’un guide local qui baragouine quelques mots en français et nous dirige lentement mais sûrement vers toute une montée. Il y a des pentes qui avoisinent les 75 degrés, dans la roche glissante et je suis très heureuse d’avoir mes bâtons. Ce qui se voulait une randonnée totale de 2 heures sera une montée de 2 heures 30. Avec une vue de plus en plus spectaculaire. Nous avons laissé derrière la plaine fertile de l’Ararat et sommes maintenant dans la chaîne de montagnes du Petit Caucase… c’est époustouflant de beauté. Nous grimpons ce qui semble être le côté d’une faille sismique et les flancs des montagnes sont verts d’une herbe courte et la vue va loin. Nous apercevons notre destination à un moment donné et le monastère est perché tout au bout d’une avancée de terrain. Il semble surveiller ce qui se passe aux alentours et nous invite presque langoureusement à le rejoindre, si on peut…
C’est que la montée en est tout une et il semble y avoir eu malentendu avec le guide local. On apprend par la suite qu’on était supposés monter par un chemin beaucoup plus aisé, qu’on empruntera en descendant en fait. En attendant, nous atteignons enfin un plateau qui on l’espère cache l’objet de nos efforts derrière quelques arbres. Eh non… on aperçoit notre cher Havouts Tar… là-bas… ouf. Quelques-uns d’entre-nous commencent à être fatigués et on se dit qu’il est peut-être plus prudent de redescendre et d’en faire notre deuil. C’est que si la montée a êté pénible, la descente le sera encore plus, dans la roche et les pentes très accentuées. Ça n’ira pas vite. C’est alors que notre guide arménien nous fait comprendre qu’on est sur une boucle, pas un aller-retour. Oohhh. On doit continuer. On est soulagés de ne pas avoir à redescendre ce sentier casse-cou mais ça veut aussi dire qu’on continue à grimper. On voulait une marche, on l’a eue.
Le reste de la montée sera heureusement plus aisé et c’est en vainqueurs qu’on franchit enfin la porte en ruines du domaine monastique de Havouts Tar, un bon 2 heures 30 après avoir débuté en bas, en bas… C’est que tout a l’air loin de notre perchoir.

L’appel langoureux d’Havouts Tar
Le panorama qui s’offre à nos yeux est splendide, vertigineux, magnifique… Des oiseaux de proie nous survolent et on dirait qu’ils jouent avec le vent et se régalent de planer au-dessus de tant de beauté. Les ruines du monastère sont parfaites pour jouer à la cachette et nous explorons, imprégnés de l’allégresse de la réussite. On cherche presque le supérieur de l’endroit pour lui dire qu’on a été capables de compléter notre tâche et quémander sa fierté. C’est sûr qu’on ne portait pas de pierre sur notre dos comme les premiers moines bâtisseurs mais on a quand même l’impression d’avoir pris part à l’édification de ce lieu. Le monastère nous a marqués mais nous de même y avons laissé notre empreinte.
On prend le chemin du retour qui s’entrevoit tellement plus facile, sur une “autoroute” de sentier, large d’une vingtaine de pieds par endroits. Ça se rapetissera bien sûr par endroits, au point de suivre notre Sherpa arménien hors sentier au milieu de champs où broutent chevaux et vaches. Nous appelons maintenant notre guide Sherpa. D’une étrange initiative, nous nous sommes tous donnés de nouveaux noms en traversant cette épreuve. Ce fut comme un rite de passage résultant en une renaissance. Je crois que les fruits de ces moments n’ont pas fini de mûrir. C’est le clou du pèlerinage à date.
La descente continue et débouche enfin sur les orgues basaltiques dans la gorge de l’Azat, qu’on franchit en traversant un joli pont en pierre. Les “orgues basaltiques” sont une drôle de formation sur la parois rocheuse, qui donne immédiatement l’impression de tuyaux d’orgues. Ça fait un peu penser à la chaussée des géants en Irelande ou la cave de Fingal en Écosse. C’est impressionant et drôle à la fois car des vaches nous ont suivis depuis les champs qu’on vient de traverser et se regroupent maintenant aux pieds des “orgues”. J’attends juste qu’elles commencent à beugler pour faire résonner les orgues mais c’est peine perdue. Elles procèdent docilement vers leur étable pour la traite du soir. Dire qu’elles vont broûter quotidiennement dans cet incroyable pâturage. Elles ne réalisent pas que toutes les autres vaches de la terre les envient.

J’attends le concert…
Nous reprenons enfin la route d’Erevan vers 20h, un peu plus tardivement que prévu… Enchantés. Transformés. Je retrouve avec joie ma galette gata et sombre dans un léger état de choc post-partum…
Vue: Panorama à partir du monastère d’Havouts Tar.
Ouïe: Le concert de chorale arménienne.
Toucher: Les murs millénaires d’Havouts Tar qu’on touche avec gratitude à notre arrivée.
Odorat: L’odeur des herbes que Sherpa cueille et nous fait sentir sur le sentier.
Goût: La galette gata.
L’essence des pas aujourd’hui: La petite parcelle arménienne dans notre coeur, suite au concert, qui a ajouté notre pierre au monastère d’Havouts Tar.
petit manteau orage fluo