
Petit Ararat
Eh bien le 3 mai 2017 restera gravée comme la journée gaga… Le décallage horaire et le manque de sommeil nous font bafouiller, perdre l’équilibre sur des cailloux et avoir de la difficulté avec les tâches les plus sommaires. Fous rire garantis, rien de tel pour apprendre à se connaître comme groupe!
La journée débute avec un petit miracle. Erevan se trouve à 60 km du mont Ararat, sur les flancs duquel la Bible mentionne que l’Arche de Noé se serait échouée suite au Déluge. Les photos touristiques sont superbes et très attirantes. Le hic, c’est que les conditions météo d’Erevan sont très pluvieuses et qu’il est rare d’apercevoir la merveille, obnubilée qu’elle est par plusieurs strates de nuage. C’est comme la présence de Dieu… Toujours là mais c’est un moment de grâce quand on “l’aperçoit”.
Eh bien, beau moment de grâce tôt ce matin. Le magnifique mont, les magnifiques monts en fait, laissent entrevoir leurs evanescentes présences, qui s’impose comme une ancre ô combien solide et forte. Dans la brume un peu mais assûrément LÀ. C’est un aimant pour l’âme et je pense comprendre immédiatement l’attachement du peuple arménien pour leur paradis sur terre. On ne peut demander mieux comme début de pèlerinage.

Grand Ararat
On se rassemble pour la première activité à la chapelle St-Grégoire de Narek pour la messe. Un Italien au col romain nous accueille et nous présente un sanctuaire sobre mais très joli. Il y a beaucoup de bois et les planchers craquent sous nos pas qu’on pose pourtant très doucement. Très belle première messe avec notre prêtre Marc-André. On apprend à propos de la spiritualité mystique des 5-5-5. J’aime.
Après la messe, je m’approche d’une femme dans le petit verger qui jouxte le sanctuaire. On s’apprivoise doucement et elle m’invite éventuellement à m’asseoir près d’elle. On ne se comprend pas beaucoup avec les mots mais j’arrive à saisir qu’elle est réfugiée syrienne, a fui les troubles il y a deux ans avec frères et soeurs et a de la misère à trouver un emploi. La communauté catholique où on vient de célébrer la messe accueille ainsi plusieurs familles de réfugiés. Brève mais touchante rencontre… on se quitte en se souhaitant bonne chance mutuellement.
La Place de la République nous attend. Entourée de superbes bâtiments roses et un large bassin avec trois fontaines en son centre, elle semble être le coeur de la ville. Le bâtiment avec l’horloge est le siège du gouvernement, d’autres ministères importants sont à côté et on y trouve aussi le musée d’histoire de l’Arménie qu’on visite avidement ensuite.
Superbe musée et on manque de temps pour bien l’explorer. La guide démontre un niveau de connaissance exceptionnel et on arrive à suivre tant bien que mal mais notre capacité d’attention est malheureusement limitée aujourd’hui. L’exposition débute par l’aspect de création de la vie qui est omniprésent dans les vases en forme de ventre féminin adorné de mamelons qui datent de milliers d’année. Certaines outres sont gigantesques… elles servaient de lien avec la source de la Vie, à présenter des offrandes comme appel de relation, à témoigner de la grandeur de l’amour envers le Créateur. Le gigantisme de certaines cathédrales est la version plus moderne.
La guide nous enseigne que le mont Ararat est l’âme du peuple arménien, que le coeur du peuple arménien entoure les pieds du mont et que le peuple arménien est dispersé partout dans le monde. Clé de lecture du pèlerinage. À méditer.
Tapis exquis, bijoux, armes, péristyles, on manque malheureusement de temps pour pleinement apprécier la richesse de ce musée puis on dîne dans un resto local où nous dégustons le dolma, plat typiquement arménien, délicieux. Le dessert de mille-feuilles est un régal.
On poursuit l’exploration de la ville par une marche entre les Cascades, la place de l’Opéra et la rue piétonnière qui ramène à la place de la République. Les Cascades sont une série de plateaux étagés genre jardins baha’ïs à St-Jean d’Acre près de Jérusalem. Il y a beaucoup de lignes droites et de pans de murs imposants ici cependant et l’aspect qui en résulte est plutôt austère. Tout est comme trop parfait, trop “humainement” parfait dans le sens que la nature n’est pas aussi froide. Ça laisse une impression d’ère soviétique qui fait naître un certain malaise en fait. Il faut s’approcher, grimper les nombreuses marches une à une pour se laisser attendrir par les détails. Comme l’enfant qui se laisse tirer par une tortue dans la mer, les plumes de paon qui s’ouvrent en éventail, les fleurs dissimulées ici et là… On doit quitter trop rapidement et j’aurais aimé avoir de nouveau plus de temps pour mieux percevoir la beauté qui se révèle timidement dans cette sévérité. Cette beauté qui refuse, qui ne peut céder devant la volonté humaine du pouvoir. La Vie.

Perfection des Cascades
Les jardins aux pieds des Cascades surprennent par leur aspect ludique contrastant. Les oeuvres du sculpteur Botero sont à l’honneur et la femme nue sur la plage ne peut que faire sourire malgré sa nudité très apparente. Il y a aussi un superbe lion créé à partir de pneus (pas sûre que ce soit du même artiste!) qui est très saisissant au point où je cherche la Ferrari de F1 à côté! Le temps, le temps, le temps, il faut filer.
Place de l’opéra. La sévérité du bâtiment foncé et imposant est tempérée par la rondeur de la moitié arrière et les fleurs aux multiples balcons de la devanture. Étagés des deux côtés de l’entrée, les balcons font penser à une sempiternelle cour de Roméo à Juliette, qui se cherche de balcon plus haut en balcon plus haut. La détermination de l’espérance. L’appel incessant d’un coeur brûlant vers l’objet de son amour. Très religieux en fait 🙂
La rue piétonnière est bordée de magasins branchés et de terrasses aux pieds de condos modernes. Joli mais… encore plutôt froid. Ça débouche sur la place de la République, qui est maintenant bondée. Le soleil fait de longues apparitions en cette fin d’après-midi et les gens en profitent. Notre guide Alina nous explique les couleurs du drapeau arménien, qui flotte fièrement ici et là. Le rouge pour le sang versé lors des guerres, le bleu pour le ciel, l’orange pour le labeur.
Ce labeur à travers les aléas de l’histoire arménienne a laissé un héritage qui se perçoit sur les visages… sérieux, graves même. Le sourire surgit parfois mais un sourire un peu accablé quand même. Une prudence délicate est de mise en empiètant par le regard dans cette intimité… Ah, il est là le mont Ararat… ouf.
Souper puis tôt dodo.
Vue: Les monts Ararat.
Odorat: L’odeur des lilas dans la chapelle des Soeurs missionnaires.
Toucher: La pierre froide et lisse des Cascades.
Goût: Le dessert de mille-feuilles.
Ouïe: Les planchers qui craquent de la chapelle des Soeurs missionnaires.
L’essence des pas: La Beauté qui ne s’éteint pas.
petit manteau orange fluo