C’est d’un pas précipité que j’emprunte un autre chemin ce matin, tartine à la main, pour rejoindre le couvent St-Joseph à temps pour la messe de 8h30. L’adage dit que la journée appartient à ceux qui se lèvent tôt; en tout cas la vue du soleil levant qui joue avec les arbres est certainement une belle récompense.

Sentier des pas perdus dans le parc Saint-Antoine, pas qu’on retrouve rapidement bien sûr
Eh oui, je suis pressée car une meute de chiens m’a volé quatre heures de sommeil en plein milieu de la nuit et je me suis levée beaucoup plus tard que prévu. J’apprécie beaucoup le Séminaire où je réside. C’est calme, propre, la nourriture est bonne, les gens sont accueillants, il y a une piscine tout près, mais. Il y a des mais. Il est situé à côté de voies de chemin de fer et un train passe à peu près aux heures jusque dans le milieu de la nuit; on dirait que je m’y suis habituée cependant. Aussi, dans une ferme invisible – pourtant toute proche, je n’ai pu la localiser à date! – un âne semble trouver en la lune une muse de grande inspiration car il brait à qui mieux-mieux jusqu’à tard également; de nouveau, on dirait que je m’y suis habituée.
Puis, la nuit dernière, c’est une meute de chiens qui a vraisemblablement trouvé une source de jubilations incroyables pendant plusieurs heures en plein milieu de la nuit. Eux, je ne leur suis pas encore habituée et c’est toute hagarde que je contemple mon réveil-matin… mais je veux être au couvent St-Joseph pour 8h30 et j’y serai. Hop.

Couvent St-Joseph et sa cloche presseuse de pas
J’entends la cloche du couvent dès que j’emprunte la rue San Juan de la Cruz tout près de ma destination, avant de prendre la rue des Los Madres et presse le pas encore plus. Ouf, j’arrive à temps!
C’est une belle petite église qui m’accueille, avec nef unique et trois chapelles de chaque côté. Le choeur grillagé des moniales est surélevé sur le côté gauche face à l’autel donc elles sont un peu moins proches qu’au monastère de l’Incarnation mais leur chant nous parvient très bien tout de même. Je suis bien dans un couvent de Carmélites déchaussées, même le servant de messe est en sandales 🙂 Le prêtre a des souliers noirs quant à lui.

Sous le tableau, petite porte pour la communion des moniales, avec la grille du choeur à gauche
L’assemblée est plus nombreuse qu’à l’Incarnation et cela se justifie peut-être par la localisation très urbaine de St-Joseph, situé à quelques pas seulement de la cathédrale, toujours extra-muros cependant. C’est le premier des monastères qu’a fondé Sainte Thérèse.
Eh oui, Thérèse est sortie de son monastère initial. Lorsqu’elle y entre vers l’âge de 20 ans, elle se joint alors à une soixantaine d’autres religieuses mais leur nombre va tripler au cours des années. Cet afflux résulte d’un surplus de femmes existant dans la société suite au départ des hommes pour la conquête de l’Amérique latine. Comme les deux seules vocations possibles pour les femmes à cette époque sont le mariage et la vie religieuse cloîtrée, plusieurs des nouvelles religieuses ne sont pas nécessairement habitées de la plus grande des ferveurs. Certaines ont conservé de riches possessions et sont même accompagnées de domestiques et bien que le monastère bénéficie de ces apports de fonds (les dots!), l’ambiance d’effervescence qui y règne n’est pas toujours propice à une vie centrée sur la prière. Même Thérèse, qui est considérée de bonne famille, bénéficie alors d’une cellule avec cuisinette. De plus, il n’y a pas de clôture et les visites des séculiers sont fréquentes. Bien qu’elle est heureuse à l’Incarnation, sa spiritualité évolue et elle a de plus en plus soif d’une plus grande proximité avec Dieu, d’un style de vie plus simple qu’il n’est alors possible d’adopter à ce premier monastère. Il est intéressant de constater que cette conversion s’opère à l’âge de 39 ans, après une vingtaine d’année de vie monacale. L’idée de réforme émerge peu à peu durant les années suivantes, s’inspirant aussi des réformes franciscaines déjà en cours dans le monde religieux d’alors, pour éventuellement se concrétiser dans sa cellule avec quelques unes de ses soeurs en 1560. Le 24 août 1562, elle part avec une trentaine de celles-ci et fonde le couvent de St-Joseph. (Je sais où je vais être le 24 août prochain 🙂 )

Statue de Thérèse devant le monastère de l’Incarnation, orientée vers le couvent St-Joseph
Même si la nouvelle entreprise fait face à de sérieuses réticences de la ville qui n’a pas les moyens de supporter un autre monastère, elle a heureusement le soutien de l’évêque d’Ávila, Alvaro de Mendoza, et peut s’épanouir. Il est maintenant plus facile d’adopter une vie centrée sur la prière et de suivre les conseils de pauvreté, de détachement et d’humilité donnés par le Maître. Tout est mis en commun et les cellules s’égalent en simplicité. Thérèse fonde ainsi 17 monastères lors des 20 prochaines années, au milieu de réactions de toutes sortes au fil des saisons mais sa foi et son intrépidité, qui la caractérise depuis son plus jeune âge, lui font traverser épreuve après épreuve. Nada te turbe…
Les sens des pas
- Vue: La fontaine au bout de l’allée dans le parc Saint-Antoine. Cachée mais de toute beauté
- Ouïe: La joie dans la voix d’une moniale à travers le tour, mécanisme de communication entre la clôture et le monde extérieur, près du musée
- Odorat: L’odeur de fleurs sans fleurs ce matin, lors de la marche vers le couvent
- Goût: L’esturgeon au repas de ce midi
- Toucher: L’eau de la piscine tout près du Séminaire, une bénédiction dans ces jours de grande chaleur
L’essence des pas
La sagesse d’écouter ses appels intérieurs… puis de faire le premier pas
petit manteau orange fluo